Imagine ère

11 août 2015

Extrait en attendant le second tome…

Classé sous R.J. Carré-Lapresad,ROMANS,Tome 2 Les Amants du Crépuscule — carrelapresad @ 14 h 19 min

[...] Jean n’aurait jamais pu concevoir à quel point les hommes étaient dépravés. Outre la boue et le sang, les villages en ruines qu’on avait brûlés, les cadavres des soldats pétrifiés par le froid côtoyaient d’autres corps le long des trottoirs. Des femmes violées et tuées, laissées à l’abandon dans les caniveaux, avec parfois leurs enfants, morts à leur côté, leur petite main encore agrippée à celle de leur mère. Plus d’un avait détourné le regard.

Les chants et les sifflets avaient cessé. Le groupe avait poursuivi son chemin dans le silence jusqu’au point de rapatriement indiqué par les Polonais. Les Américains les y attendaient.

Assis dans la Dodge WC 63[1] débâchée, Jean massa son visage déconfit. Cette vision l’avait choqué plus que l’horreur et l’absurdité des combats. Il était fatigué. Fatigué physiquement et psychologiquement. Ils avaient quitté Oberursel pour Francfort où les alliés les avaient pris en charge et enregistrés. On leur avait distribué un équipement – bien mal adapté à l’hiver – des cigarettes, des rations de denrées, et contre complétude et signature d’un énième document. Ils étaient en route pour la France. Amnéville, puis direction Metz, Reims, Château-Thierry, Drancy, Paris – où il prendrait le train. 590 kilomètres de périple. Il n’en était qu’au début. Il soupira et voulut s’étirer mais l’étroitesse de la cabine l’en empêcha. Ils étaient si nombreux dans le camion, entassés les uns sur les autres, certains debout lorsqu’ils le pouvaient, les autres assis le plus souvent. Le véhicule servait surtout à transporter les estropiés, les amputés, les éclopés, les mutilés comme lui. Cela avait du bon : ils se tenaient chaud. Il avait pourtant besoin de bouger car une démangeaison soudaine le prit. Il tendit la main vers sa jambe engourdie qui tomba dans le vide. Ces satanées douleurs fantômes ! Il maugréait lorsqu’il se rendit compte qu’ils ralentissaient. Pourquoi ?

Coincé entre ses compagnons, il ne parvenait pas à se redresser. Il entendit des cris, des voix en français, en russe et des avertissements en américains. Puis il y eut le crépitement nourri de coups de feu. Dans le camion, tous se regardèrent avec incompréhension. Se méfiant des Soviétiques pour toutes les histoires de vols qu’il avait entendu, Jean voulut sortir de sa cage. Ses yeux se posèrent sur une mitrailleuse. Il s’en empara, attrapa l’un des arceaux qui encadrait le véhicule et s’y hissa pour se mettre debout. Les déflagrations avaient cessé. La tête entre les barreaux de sécurité, il vit des corps étendus sur le sol et reconnut l’uniforme des soldats russes et le costume rayé à l’étoile jaune[2].

Ils avaient repris la route.


[1] Véhicule militaire américain avec six roues motrices

[2] Parfois, les déportés juifs, déplacés des camps concentrationnaires, attendaient des semaines avant d’être rapatriés la plupart du temps par wagons à bestiaux. Certains, las d’attendre, empruntaient des circuits non « officiels » pour rentrer chez eux, et croisaient la route des Alliés. Les plus affaiblis et les plus chanceux, étaient transportés sur des civières, par avion.

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